06.07.2007
5/07/07
Je trouve un resto pas mal, un resto assez vaste, près de chez moi, que je n’ai jamais testé. Je m’installe, je mange et je bosse, donc. Vers 1h, je suis le seul dans la salle, hormis les serveurs. Je pianote toujours sur mon pc, tout en écoutant plus ou moins les serveurs parler entre eux. La plupart sont maghrébins, ils parlent des pourboires laissés par telle et telle table, puis ils se vannent sur des trucs que je ne comprends pas. Il y a un serveur non maghrébin, et il a l’air un peu largué lui aussi. Je réfléchis aux serveurs maghrébins : ceux là sont passés « de l’autre côté » : ils ont transité, en 1-2 générations, d’un « cosmos » où ils avaient une place, vers un monde absurde, qui n’a aucun sens, et où ils n’ont conséquemment aucune place (comme les occidentaux, du reste, mais eux, ça fait plusieurs générations qu’ils s’y habituent tant bien que mal, et puis surtout ça s’est fait pour eux un peu plus progressivement). Ces mecs, donc, ont décidé d’accepter les règles de leur nouvel environnement. Pour l’instant en tout cas. Mais que feront-ils, plus tard dans leur vie, vers 40-50 piges, lorsque le sentiment d’absurdité se fera en eux par trop douloureux ? Un brusque retour à leurs origines, à leur religion ? C’est pour le moins probable. Tout cela s’accompagnera de beaucoup de rancœur, d’ailleurs, et à mon avis ce n’est pas un paramètre à négliger.
Du coup, j’en viens à me rappeler de ma période « restauration ». Je me rappelle de cette ambiance assez malsaine, ces mecs qui ne pensaient qu’aux pourboires. J’étais devenu comme eux, moi aussi je regardais les pourboires. Je me haïssais. J’étais devenu un animal domestiqué, qui en était venu à se soucier de trucs situés à mille lieux de toute logique de survie. Domestiqué par mon environnement. Domestiqué par moi-même. Mentalité d’esclave, morale du faible. Ressentiment. Y a-t-il pire aliénation que celle à laquelle on souscrit délibérément ?
C’est marrant, parce que depuis que je bosse sur mon (mes) projet (s) à pognon, je réalise à quel point il n’y a aucune issue. Je réalise à quel point les gens qui font du fric aujourd’hui, en ont été réduit à faire fi de toute morale, à considérer leurs contemporains comme des %. C’est un préalable indispensable, sinon c’est la loose assurée. Ils se croient libres, ils ont du fric, mais ils sont dans la pire des aliénations, au fond : ils se sont asservis eux-mêmes. Je dis ça sans ressentiment, car moi aussi je n’espère qu’une chose : faire du fric.
Bon, au fond, cet état de fait, je le connaissais depuis longtemps, j’ai bossé dans le commerce il y a quelques années. Et j’étais pas mauvais, du reste : moi aussi, je sais « faire fi » quand il faut, il me semble que c’est une vertu adaptative, d’ailleurs, dans l’absolu. Mais en ce moment, c’est vrai que ça me fait un peu bizarre, cette disparition totale de tout sens moral. Enfin, à ce point là, disons. Ce qui me met mal à l’aise, c’est que cette « cession » d’une part de soi ne s’accompagne d’aucune contrepartie véritablement désirable.
Bon, pour résumer, disons que j’a l’impression que :
Ø vers l’âge de 4-7 ans, pour tout membre du genre humain : prise de conscience que la vie réelle n’offre pas la possibilité de fusion, de jouissance totale, ce putain de truc qu’on croit tous avoir eu il y a longtemps, puis perdu, et qui manque tant. Il n’y pas de sens, on va passer le restant de notre existence à déployer de l’énergie pour maintenir en vie une enveloppe charnelle qui finira de toute façon par cesser de fonctionner, et cela sans la moindre contrepartie à la hauteur de la fusion perdue. Merde. Tout cela n’a aucun sens, vraiment.
Ø Après (ado, adulte, vieillard) : 2 solutions pour pallier à ça :
o S’imaginer l’existence d’une volonté créatrice, que l’on pourrait faire jouir par un comportement adéquat (religion). Ersatz de l’enfant qui fait jouir le parent par son comportement, et donc retrouvailles virtuelles d’avec la fusion perdue
OU :
o Anesthésier la douleur du manque par le consumérisme (matérialisme)
Disons que en gros, chez l’humain d’aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est un peu l’un ou l’autre.
Et donc (et tout ce discours c’est pour arriver à ça, en fait) : je pense que la troisième voie, la solution non régressive, la seule solution qui peut nous grandir face à cette situation de merde, c’est l’art. C’est la création. C’est créer du beau, vouer toute son énergie à cela. Ni adoration d’un père tutélaire imaginaire qui donnerait un sens à une généalogie humaine qui n’en a en fait concrètement aucune, ni engloutissement délibéré dans la fange, mais la beauté.
Je sais, c’est un peu con, mais je crois profondément à ce que je viens d’écrire. Il faut dire que je suis un peu bourré, aussi.
En attendant, depuis 1 mois, mes deux premières heures du matin sont consacrées à ça : je mets dans un bar que j’aime bien près de chez moi, avec mon pc, et j’écris des scénarios. J’imagine des personnages. J’essaie de faire un peu de beau. Et après, vers 11h, je passe à la séquence « il faut que je fasse du fric ». Qui dure jusqu’à très tard dans la journée. D’ailleurs, là, il faut que je me couche, c’est pas raisonnable. Allez, salut les gonzes.
Putain, je suis vraiment bourré.
03:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : art, absurdité

