31.10.2006
Il est plus tard que tu ne crois
Sinon, que s'est il passé ces derniers jours ?
- une nuit poker, où j'ai gagné.
- le lendemain de cette partie, un dimanche, je me réveille à 15h, et décide de prendre le train pour Rouen, afin d'aller voir V* à l'improviste, que je n'ai pas vue depuis un an. J'en ai marre de la voir en hallucination, et veux la voir en vrai. Arrivé là bas, je me promène dans le vieux Rouen. Je visite la cathédrale, et tombe en quasi extase devant les deux anges adorateurs, situés sur l'autel. Je discute avec le curé, qui m'apprend qu'ils ont été sculptés par Jean Jacques Caffieri, au 18e siècle. Je les prends en photo. Puis j'appelle V*, mais tombe sur son répondeur. Je laisse un message, puis erre dans la ville. Elle ne me rappellera pas. Je repars vers 22h.
- le lendemain, elle m'envoie un texto : elle a fêté son anniversaire hier avec sa famille, et n'était donc pas disponible. Je lui propose de revenir à Rouen dans la semaine pour prendre un verre avec elle. Elle dit ok, bien qu'un peu surprise.
- le soir, apéro dans un bar, organisé par une pote. Je rencontre un mec sympa. On parle du Liban, et de bizness. Il est intéressé pour venir à mon club de boxe. Il y a mon pote P*, mais qui repart rapidement, avec une blonde salement névrosée. Je finis avec un mec et trois filles dans une boîte gay. Après 3 bouteilles de champ, je me retrouve à rouler des pelles, en même temps, à deux des trois filles. Elles ont l'air très contentes, se serrent contre moi, me rendent la pareille, tout en s'embrassant aussi. Je les regarde en train de s'embrasser, lovées dans mes bras : elles sont très belles. J'ai du concentré de sensualité tout contre moi. A ce moment, je me sens un peu comme un chanteur de rap tout puissant, avec ces deux filles chaudes à chaque bras, qui s'embrassent langoureusement tout en me palpant dans tous les recoins de mon intimité. Mais à un moment, je m'aperçois qu'on est en train de créer un sacré attroupement dans la boîte : une flopée de mecs en rut, excités par les deux filles, se mettent à s'agglutiner autour de nous. Ils espèrent quoi, qu'on va partouzer gaiement ou quoi ? Je suis obligé de faire service d'ordre, et pour éviter l'émeute, finit par "exfiltrer" les deux filles en direction de la sortie. On se retrouve dehors. Je les fous dans un taxi, et rentre chez moi. Sans les sauter. Pourquoi ? L'une est l'un des plan cul de mon pote P*, et l'autre est maquée, avec un type assez sympa d'ailleurs. Désireux d'éviter les emmerdes, j'ai donc préféré les laisser rentrer chez elles, et mater chez moi un bon film de boule.
- le lendemain soir : retour à Rouen, donc. V* est toujours aussi belle, mais un peu plus triste qu'avant. Comme d'habitude avec elle, je ne suis pas moi-même, tente vainement de l'impressionner. Je me hais, dans ces moments. Putain, qu'est ce que j'aimerais que cette fille me dise "En fait, c'est toi que je veux, viens, marions nous et faisons plein de gosses". Mais ça ne se passe pas comme ça. Vers minuit, on se sépare, et je vais dormir dans un hôtel Ibis. En fait, "dormir" n'est pas vraiment le terme, car j'ai réfléchi toute la nuit à mes chances de récupérer cette satanée V*. Déménager à Rouen ? Y prendre un pied à terre ? En attendant, me rendre régulièrement à Rouen, histoire de la voir souvent ? Je ne sais pas bien.
- je fais de bons entraînements de boxe. Je prends du muscle, en ce moment, et franchement, ce n'est pas un mal.
- le lendemain, je suis complètement cassé au taf. Le soir, je commence "Le camp des saints", de Jean Raspail. Miam. Ca commence très bien. J'y apprend que sur les cadrans solaires de l'Antiquité, cette inscription était parfois gravée : "Il est plus tard que tu ne crois". Cette phrase simple me transperce.
- puis le week end arrive, et passe vite. V* est dans toutes mes pensées. Je réalise que, de ce fait, j'ai oublié de rappeler un paquet de gens qui m'ont laissé des messages cette semaine. Je suis un peu en roue libre. Au cours du week end, ma salle de bains s'inonde. J'aide une pote à déménager. Je pense à ma vie qui foire de plus en plus. C'est là que j'appelle quelqu'un, dont je n'ai jamais parlé sur ce blog. Et un nouveau processus se lance alors : il y est question d'une échéance prochaine, d'une réponse à attendre, celle dont je vous parlais en début de note. Et depuis, j'attends. Je suis assez stressé, et recommence à fumer.
Je me dis que ce blog pourra être utile, plus tard, aux historiens. Histoire de voir la vacuité, le néant, dans lequel les "derniers hommes" du début 21e siècle se débattaient. Incapables de s'inscrire dans une continuité historique, dans une généalogie. Des fuyards, des couards, des déserteurs de la vie. Et le fait que je tente sincèrement de m'affranchir de tout cela, par divers moyens, ne me console en rien. Car tant que je n'y parviens pas, cela ne vaut rien. Je ne dois pas essayer, mais réussir. Sinon, si tout continue encore ainsi, je devrai vivre le restant de la vie avec le spectre douloureux de ce que je n'ai pas eu le courage de devenir.
Tout cela est à suivre.
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25.10.2006
Réservé aux insensés
Ce soir, je descends en mon enfer. L'entrée me coûtera la raison.
Plagier Hesse est le seul moyen que j'ai trouvé pour décrire ce que je me prépare à faire tout à l'heure.
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21.10.2006
La résurrection de mon bras droit
Il est quelque chose comme 17 heures. Je suis dans mon bar préféré, en train de tapoter sur mon ordinateur portable, bossant sur mon « projet à pognon ». Je bois un perrier menthe. Je suis bien. En face de moi, il y a des gamines de 12-13 ans, assises à une table, qui rigolent joyeusement. En fond musical, un vieux morceau de Moby, que j’aime bien.
J’ai les muscles tout endoloris, et la machoire pleine de douleurs sourdes. Cette sensation me procure du bonheur. C’est que ce midi, c’était boxe. Depuis la rentrée, j’ai augmenté la fréquence de mes entraînements, et je progresse bien. Etant gaucher, il y a toute une stratégie un peu spéciale à mettre en place, et là, je crois que j’ai trouvé des bons trucs. Par exemple, ce midi, boxant avec un type assez bon, j’ai mis au point un petit décalage sur le côté gauche, suivi d’un direct gauche, qui m’a permis de toucher le mec presque à chaque fois. Quant à mon direct droit, il est de plus en plus rapide. Il ressemble à un coup de fouet. Il a été trés efficace ce midi.
Je l’aime beaucoup, mon direct du droit. Notamment parce qu’il incarne l’histoire d’une résurrection. Je vous raconte : il y a 3 ans, j’ai une sorte d’accident de voiture. Je dis « une sorte » car ce jour là, quand j’ai compris que j’allais me planter, une pensée, surgie froidement de mon cerveau, est arrivée à ma conscience : cette pensée disait « et bien voilà, ce que tu voulais vivre va se passer maintenant ». C’était une sorte de constat froid, que l’on ne peut faire que lorsque les conditions sont tellement extrêmes que se mentir ne sert plus à rien. Et c’est vrai que, à ce moment, les conditions étaient assez particulières : car lorsque mon cerveau a produit cette pensée, je me trouvais au volant d’une voiture (celle de ma mère, d’ailleurs), qui se trouvait pour ainsi dire en lévitation à quelques centimètres au dessus du bitume : les quatre roues roulaient dans le vide.
Comment en étais-je arrivé à me retrouver dans cette situation ? Suite à des rencontres survenues peu avant, lesquelles avaient été assez remuantes (elles concernaient, pour résumer, mon arbre généalogique un peu bizarre auquel j’ai déjà fait allusion dans ce blog), j’avais passé la nuit à me boire, dans les bars de la ville de mon enfance. Puis, vers 5h du mat, après m'être pris une veste avec une fille dans une boîte de nuit, j’avais pris la voiture de ma mère, et m’était mis à faire une sorte de rodéo solitaire dans les rues de la ville. Engagé dans une double-voie assez rectiligne, je me trouvais à environ 130km/h, je pense. J’arrive alors à un endroit où la voie passe sous une autre voie, une sorte de mini-tunnel souterrain, qui descendait sous l’autre voie, puis qui remontait ensuite. Je descend dans le mini-tunnel, prend encore de la vitesse, puis remonte, et surgit hors du tunnel… en décollant, comme dans les films de Starsky et Hutch. A ce moment, j’ai donc la pensée froide, dont j’ai parlé plus haut.
Puis, que se passe-t-il ? Forcément, j’atterris, et forcément aussi, je perds le contrôle de la voiture, zigzague sur la chaussée, et m’encastre dans un mur. J’ai un trou de mémoire. Puis je me retrouve debout, devant la voiture, qui faisait au max 1 mètre de longueur. Elle était ratatinée. Et moi j’étais vivant. Je n’y croyais pas. Bon, il faut dire que comme tous les cons qui ont l’habitude de faire du rodéo, j’avais mis ma ceinture. En fait, j’avais juste une douleur… à l’épaule droite justement. Et pour cause, ma clavicule s’était détachée de mon os du bras, et pointait gaillardement vers le ciel. Ca faisait bizarre, au toucher.
Bref, ensuite, pompiers et urgences, puis retour dans la maison de mes parents, avec mon bandage. Ma mère venait de se lever. Elle me voit, puis voit mon bandage, et comprend que je me suis planté. Elle change de couleur. Je dis « J’ai cassé la voiture ». Elle se jette sur moi, m’enlace et me dit tout en pleurant « je m’en fous de la voiture, je m’en fous de la voiture ». Il faut vous dire que ma mère, en temps normal, n’est pas spécialement démonstrative. Pudique, sur la réserve. Du coup, ce moment était assez étrange, j’étais tout chose, et je n’avais plus du tout mal à mon épaule. Je pensais simplement que j’étais un petit con, qui découvrait combien sa mère l’aimait. Je crois que j’ai un peu pleuré aussi, à ce moment.
Les jours qui suivirent ont été assez hard, je passe sur les détails. De retour sur Paris, je me suis fait opérer par un type qui a fait un drôle de bricolage à mon épaule, en utilisant des ligaments qui servaient à autre chose, pour les dériver vers ma clavicule, dans laquelle il a percé un trou pour faire passer lesdits ligaments. Il a du aussi faire des trucs aux muscles de mon épaule (aux deltoides). Ce qui a permis d’abaisser ma clavicule à une hauteur normale.
Mais durant les mois qui ont suivi, j’ai rapidement compris que je ne retrouverai pas la force et l’endurance que les muscles de mon épaule avaient avant l’accident. Et j’ai donc pensé que la boxe, c’était un peu foutu pour moi. En effet, un gaucher se sert principalement de son bras droit, pour faire chier le mec qui est en face. Ce bras doit donc être très rapide et très endurant. Mais j’ai quand même repris la boxe, finalement. Certes, je n’ai jamais retrouvé la vigueur passée de mon bras droit. Mais à force de travailler dessus, il a acquis une sorte de vitesse assez sympathique, même si c’est vrai il n’est pas assez puissant. Du coup, quand un mec me dit que j’ai un « bras droit infernal », ou un truc dans le genre, ça me fait sourire.
Voilà, c’était donc l’histoire de la résurrection de mon bras droit. Revenons à l’ici et au maintenant. Je m’aperçois que j’ai perdu un peu de temps à écrire cette note, en fait, que je voyais initialement plus courte. Je suis donc toujours dans ce bar. Et je vais devoir bouger pour un vernissage, où une amie se trouve, puis peut-être voir un pote qui vient d’apprendre qu’il aura le fric pour faire son long métrage, et qui est donc assez content.
Toute cette histoire, je crois en fait que c’était juste pour vous dire que j’ai une méchante pêche, en ce moment. Les choses se passent bien, je me sens acteur de ce que je fais, de ce qui m’arrive. J’aime vraiment ça.
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09.10.2006
Dans l'oeil du cyclone
Ce dimanche, après-midi passée au Jardin du Luxembourg, à bosser sur mon ordinateur portable, à regarder les gens passer. Il fait très beau. Beaucoup d'enfants. Le bruit qu'ils font génère alors en moi une drôle d'impression, une impression de petitesse, d'existence fugace. Et je me souviens alors qu'il y a un autre son, pourtant très différent, qui produit en moi exactement la même impression : le bruit de la mer. Bizarre. Puis je fais le rapprochement : ces deux sons illustrent ce qui nous survivra ; après nous, les enfants continueront de naître, et les vagues de rouler. Et je comprends alors mieux mon impression.
Que sera votre vie quand le silence, entre les sons, se remplira de cris ?
Que sera votre vie quand une heure durera de sept a huit minutes ?
Que sera votre vie quand la terre tournera sans vous prendre sur son dos ?
Que sera votre vie quand la vue changera à chaque fois que vous clignez des yeux ?
Que sera votre vie quand la gauche essaiera de temps en temps la droite ?
Que sera votre vie quand l’air sera liquide, l’eau solide, la terre feu ?
Jack Spicer
Je suis assis sur un banc. J'ai arrêté de bosser, et profite du soleil. Une bourgeoise désoeuvrée se met à taper la discute avec moi, tout en guettant de temps à autres les allées et venues de son gamin. Elle a la voix de Sandrine Kiberlain. Je le lui dis. Elle me répond bizarrement qu’elle ne trouve pas Sandrine Kiberlain très sexy. Puis elle m’explique qu’elle a lâché son taf pour s’occuper de son gamin, et qu’elle a toujours peur pour lui. Je lui dis que les petits garçons, à un moment donné, aiment bien que leur maman leur lâche la grappe. Elle me dit qu’elle le sait, et qu’elle n’aurait jamais imaginé devenir ainsi avant la naissance de son gamin.
Plus tard. Le jour commence à décliner, mais il y a encore beaucoup de monde. Les enfants continuent de jouer avec leurs bateaux, dans le bassin ; les adultes plaisantent, sourient ; les petites touristes nordiques montrent leurs jambes ; les solitaires méditent en bronzant, le sourire aux lèvres, affalés sur leurs chaises. Bref, une atmosphère détendue, agréable. L’apparence de quelque chose d’intemporel, qui durera toujours.
Pourtant, j’ai un drôle de pincement au cœur. Car le parfum de fin de règne, dans ce jardin un peu décalé, je le sens bien. Il flotte, discret mais tenace. Tout cela ne durera plus. C’est déjà fini, d’ailleurs, mais on ne le voit pas encore.
Je me mets à imaginer, dans ce jardin, une scène analogue à la fin du bouquin de Houellebecq, « Plateforme » ; cette scène où des terroristes musulmans font incursion dans la bulle de bonheur du personnage principal, et la transforment en boucherie géante. Et alors j’imagine le chaos, tout autour de ce jardin paisible, qui se prépare à l’ensevelir. J’entends les bruits sourds des préparatifs, au loin. Les enfants qui continuent à jouer au bateau dans le bassin ne les entendent pas. Et les mamans, toutes occupées à les couver du regard, ne les entendent pas non plus.
Je me rappelle un ami libanais qui, ayant passé toute son enfance à Beyrouth, durant la guerre, entendait souvent, le soir, les cris de mecs attachés à des voitures, et traînés jusqu’à ce que mort s’ensuive. Il s’était habitué, enfin plus ou moins, m’avait-il dit.
En parlant d’habitude, et toujours sur le Liban, il y a cette autre anecdote qu'une amie libanaise m’avait racontée. L'histoire d’un père de famille, stable, cultivé, aimant, qui vivait à Beyrouth en 1976 (aux débuts de la "guerre" donc). Un jour, ce type apprend que plusieurs membres de sa famille, dont ses enfants, ont été tués de façon atroce. En quelques heures, il quitte son costume d’homme stable et civilisé, pour endosser, durant des années, celui de tueur et tortionnaire.
Nous nous habituerons aussi, peut-être. Sûrement même, après tout.
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02.10.2006
-a
J’ai un peu froid, là, juste maintenant. Enfin, à l’intérieur. J’écris juste pour dire ça, en fait. C’est le début de l’après-midi. Je suis encore en vacances (je les ai prolongées d’une semaine il y a quelques jours). Le temps est assez pourri sur Paris, aujourd’hui. Les premières effluves de l’hiver.
Je suis dans une brasserie de mon quartier, je tape des trucs sur mon ordinateur portable tout neuf, parmi les restes d’un croque-madame frites. A la télé, une émission de clip, MTV ou MCM, je sais pas bien. Il y a cette chanson de Evanescence qui vient de passer, « Bring me to life ». V* aimait beaucoup cette chanson ; lorsqu’elle sortait avec ses copines, elle allait souvent dans une sorte de bar karaoké version rock, dans le 9e je crois, et elle chantait souvent sur cette chanson m’avait-elle dit. Elle chantait bien, paraît-il. L’imagerie de ce clip correspond assez à des trucs de sa personnalité qu’elle cultivait discrètement. Il est très bien réalisé, ce clip d’ailleurs. Assez beau. Une ville futuriste, une ambiance nocturne glacée, dans lequel évolue une princesse du 21e siècle, en proie aux affres du manque. Je comprends pas super bien l’anglais, mais je crois comprendre que dans ce clip, qu’elle est en manque d’un mec en particulier, qui est absent, et en gros elle aimerait bien qu’il vienne la chercher pour qu’il la fourre jusqu’à la garde. Mais ce n’est pas possible, alors elle n’arrive pas à dormir, elle dit qu’elle a froid à l’intérieur, et finalement elle se met à planer dans les airs de la ville glacée. Comme ça, avec sa jolie chemise de nuit. Voilà, en gros c’est ça le clip.
Alors du coup, moi aussi j’ai un peu froid à l’intérieur, là, dans ma brasserie. Le froid du manque. Pas seulement le manque de V*, mais plus généralement cet état de manque universel. Ce manque qui nous tisse. Ce manque dont on ne sait même pas quoi, et qui nous pousse à désirer toute notre vie, jusqu’au dernier souffle.
L’état de manque, c’est quelque chose que j’ai longtemps abhorré, et fui. C’était idiot, car c’était moi que je fuyais. Mais maintenant que je suis moins con, j’ai accepté son existence en moi. Je le laisse s’établir à l’intérieur de moi, il y fait ce qu’il veut. Chez moi, c’est chez lui. Je ne le fuis plus, je ne lui laisse plus la baraque avec les clés. Je réintègre mon chez-moi, tout en le laissant squatter. C’est mon lot, c’est ma vie.
Certes, ce n’est pas un colocataire très agréable, comme ça, de prime abord. Car il est d’abord cette couverture humide et glacée, jetée sur mon dos. Putain de froid, des choses arrachées à soi, mutilation. Il ne s’arrête jamais. Je ne m’habitue jamais vraiment à la douleur de sa morsure, mais bon, comme j’ai accepté de l’héberger, je n’ai pas vraiment d’autre choix que de vivre la douleur qu’il me cause.
Mais le fait d’avoir accepté de vivre avec mon manque a du coup révélé en lui un deuxième aspect, plus positif : le fait qu’il est aussi un moteur bienfaisant, qui donne de la force. Ou, plus précisément, qui m’oblige, justement parce qu'il réside en moi, à faire montre de force dans mon réel, pour compenser le plus intensément possible sa douloureuse présence. De la force dans tout ce que je fais, dans tous les projets pour lesquels j’œuvre, dans tout ce qui correspond de prés ou de loin aux objectifs que je me suis fixé. Mon manque crée ma force.
Du coup, voilà, dans cette brasserie, je suis tout à la fois rempli de manque et de force.
En fait, je décris cela car c’est une bonne description de l’état dans lequel je suis depuis quelques temps maintenant. Ce n’est pas un état dans lequel il y a du bien-être, ou tous ces trucs un peu anesthésiants, non. C’est plutôt un état permanent de guerre et de lutte. Une guerre permanente, conséquence de ce nouveau cocktail de manque et de force, justement.
Je suis voué à vivre une guerre permanente. C’est nouveau. C’est bien.
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